Désolé pour ce délai mais je suis assez occupé ces jour-ci.
Mais je ne vous oublie pas!
La beauté
Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre, Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour, Est fait pour inspirer au poète un amour Éternel et muet ainsi que la matière.
Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ; J'unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes ; Je hais le mouvement qui déplace les lignes, Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
Les poètes, devant mes grandes attitudes, Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments, Consumeront leurs jours en d'austères études ;
Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants, De purs miroirs qui font toutes choses plus belles : Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !
Je vis et je vais m'interrogeant de la vie, et l'image méconnaissable de moi-même, ce monde d'air, de roc, de maisons, de lumières, de millions de visages sans lois, sans voix, ce cuivre, ce bois verni, ces souffles, ces cris tournent, couleurs à fleur de peau, formes touchées, mangées, - où suis-je ?
(Non, non, ce n'est pas une devinette, hélas, ce n'est pas une devinette, que ce soit ici ou ailleurs, je ne me reconnais plus.)
Ordre si fragile de la géométrie, ne me prodigue plus les consolations de ton coeur de fer. Ces jours, je vais dans les couleurs et les sons mêlés, et je vois la nuit dans les plus vives lumières, monde, monstrueux fantôme, ton jour est la plus vide des nuits. Une voix dit : « où suis-je ? qui suis-je ? » Est-ce ma voix dans ce désert ?
La surface de chaque chose est tendue par la nuit qui la gonfle, - oh! cette nuit en voiles de soleil!- Oui, cette parole dans la bulle d'illusion, cette parole perdue, ce n'est jamais que la mienne.
J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité. Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant Et de baiser sur cette bouche la naissance De la voix qui m'est chère? J'ai tant rêvé de toi que mes bras habitués En étreignant ton ombre A se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas Au contour de ton corps, peut-être. Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante Et me gouverne depuis des jours et des années, Je deviendrais une ombre sans doute. O balances sentimentales. J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est plus temps Sans doute que je m'éveille. Je dors debout, le corps exposé A toutes les apparences de la vie Et de l'amour et toi, la seule qui compte aujourd'hui pour moi, Je pourrais moins toucher ton front Et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venu. J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, Couché avec ton fantôme Qu'il ne me reste plus peut-être, Et pourtant, qu'a être fantôme Parmi les fantômes et plus ombre Cent fois que l'ombre qui se promène Et se promènera allègrement Sur le cadran solaire de ta vie.
Aux arbres il faut un ciel clair, L'espace, le soleil et l'air, L'eau dont leur feuillage se mouille. Il faut le calme en la forêt, La nuit, le vent tiède et discret Au rossignol, pour qu'il gazouille.
Il te faut, dans les soirs joyeux, Le triomphe ; il te faut des yeux Eblouis de ta beauté fière. Au chercheur d'idéal il faut Des âmes lui faisant là-haut Une sympathique atmosphère.
Mais quand mauvaise est la saison, L'arbre perd fleurs et frondaison. Son bois seul reste, noir et grêle. Et sur cet arbre dépouillé, L'oiseau, grelottant et mouillé, Reste muet, tête sous l'aile.
Ainsi ta splendeur, sur le fond Que les envieuses te font, Perd son nonchaloir et sa grâce. Chez les nuls, qui ne voient qu'hier, Le poète, interdit et fier, Rêvant l'art de demain, s'efface.
Arbres, oiseaux, femmes, rêveurs Perdent dans les milieux railleurs Feuillage, chant, beauté, puissance. Dans la cohue où tu te plais, Regarde-moi, regarde-les, Et tu comprendras mon silence.
Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme, Ô Beauté ! ton regard, infernal et divin, Verse confusément le bienfait et le crime, Et l'on peut pour cela te comparer au vin.
Tu contiens dans ton oeil le couchant et l'aurore ; Tu répands des parfums comme un soir orageux ; Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore Qui font le héros lâche et l'enfant courageux.
Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ? Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien ; Tu sèmes au hasard la joie et les désastres, Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.
Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques ; De tes bijoux l'Horreur n'est pas le moins charmant, Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques, Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.
L'éphémère ébloui vole vers toi, chandelle, Crépite, flambe et dit : Bénissons ce flambeau ! L'amoureux pantelant incliné sur sa belle À l'air d'un moribond caressant son tombeau.
Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe, Ô Beauté ! monstre énorme, effrayant ingénu ! Si ton oeil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte D'un Infini que j'aime et n'ai jamais connu ?
De Satan ou de Dieu, qu'importe ? Ange ou Sirène, Qu'importe, si tu rends, - fée aux yeux de velours, Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! - L'univers moins hideux et les instants moins lourds ?